De réfugié politique à champion d'Europe. En douze ans, Tadesse Abraham est passé des centres suisses d'accueil pour les réfugiés à la plus haute marche du podium des championnats d'Europe de semi-marathon. C'était à Amsterdam, le 10 juillet dernier. Le Genevois avait interrompu son camp d'entraînement en Ethiopie pour y participer. Sa médaille en poche, il y est retourné illico pour parfaire sa préparation en vue du marathon des Jeux olympiques de Rio, le dimanche 21 août. Pour faire connaissance avec «Tade», nous l'avons suivi en Ethiopie. Rencontre avec un homme qui veut «transpirer pour mériter» ce qui lui arrive.

La course et la vie,
d’Hazega à Genève

On l’avait quitté dans le parc des Cropettes. C’était la sortie de l’école, les enfants s’égayaient. Dans cette joyeuse sarabande, Tadesse Abraham n’avait pas eu de mal à repérer son fils Elod. Un petit garçon vif et intelligent, sa fierté.

«Je suis venu en Suisse pour trouver ma vie, grâce à Dieu j’y suis parvenu», disait-il, le regard attendri. Il s’apprêtait à s’envoler pour Addis-Abeba.

1982 - Naissance à Hazega, en Erythrée

2004 - Entre en Suisse comme réfugié politique

2008 - Rencontre sa future épouse Sainat lors
de la Course de Meinier

2011 - Naissance de son fils Elod et installation
à Genève

2014 - Reçoit son passeport suisse
et 9e des Européens de marathon à Zurich

2016 - Record de Suisse du marathon à Séoul
et titre européen du semi-marathon à Amsterdam

C’est là, dans la capitale éthiopienne, qu’on l’a retrouvé. Le tout récent champion d’Europe de semi-marathon y a établi ses quartiers d’été. A 2500 mètres d’altitude. Loin de la fête des promotions de son fils de 5 ans, loin de sa femme Sainat, rencontrée un jour de course à Meinier.

La course et la vie. L’absence et la séparation, mutuellement consenties. Et puis Rio, plus si loin, qui donne un sens à ce destin contrarié qui pousse au dépassement de soi.

Pour raconter Tadesse Abraham, bien avant de lui courir après, il faut d’abord remonter à la source. En Afrique, le berceau d’un champion est rarement brodé de fils d’or.

La basse extraction est une mine de succès, mais pour espérer l’exploiter, il faut lui consacrer des trésors de sueur. «Je ne suis pas différent des autres marathoniens africains. C’est la pauvreté qui m’a fait grandir», confie le Genevois d’adoption.

On est à Kotebie, au cœur d’un quartier populaire d’Addis, attablés à la terrasse d’un minuscule café où «Tade» aime à se relaxer après un rude entraînement.

«Je ne suis pas différent des autres marathoniens africains. C’est la pauvreté qui m’a fait grandir»
La naissance d’une conscience

Son enfance est ailleurs, à Hazega, un petit village sur les hauts plateaux d’Erythrée. Le décor est pastoral et austère: une famille de huit enfants qui vit du travail de la ferme. «Je me levais à 5 heures du matin pour aller à l’école à pied, 12 kilomètres plus loin. Quand j’étais en retard, je hâtais le pas…» C’est ainsi que se forgent les caractères et les carrières.

«Je me suis mis à courir pour me rendre à l’école»
Tadesse Abraham

«L’après-midi, je m’occupais du bétail, des cultures. Là-bas, il n’y a pas de machine, on trime avec son corps jusqu’à épuisement, sans compter ses heures comme en Suisse…» C’est cette initiation à l’effort qu’il porte en héritage, qu’il cultive à l’entraînement. «Je cours en écoutant mon corps», poursuit Tadesse Abraham.

Au lieu de percer en course à pied, il aurait pu faire le Tour de France. Mais un chauffard a mis fin à ses rêves de Champs-Elysées. Bécane démolie et pas de sous pour en racheter une! «Mon père ne s’est pas appitoyé sur mon sort. Pour lui, le sport n’était pas une solution. Pour réussir dans la vie, il fallait privilégier les études et le travail. Alors, je me suis mis à courir pour me rendre à l’école…»

Teatek Gefersa - le 20/06/16

Une compétition scolaire sur piste, une première médaille, l’entrée dans un club à Asmara, puis dans les cadres nationaux: l’élan athlétique est pris. Les événements se bousculent, le talent s’affirme et sa vie bascule. Les portes de l’université se sont fermées, celles de la caserne s’ouvrent. C’est la fin de l’innocence et la naissance d’une conscience.

Un lit, deux drapeaux

L’Erythrée n’est pas un pays de cocagne. Son régime dictatorial mate sa jeunesse, sa fédération d’athlétisme bidouille l’identité de ses champions. De cela, «de politique et de religion», le recordman suisse du marathon, orthodoxe chrétien de confession, préfère ne pas trop parler.

Un jour, il a pris sa décision. Sans le dire à personne. Une décision intimement réfléchie. Partir pour (re)faire sa vie ailleurs. Pourquoi en Suisse? «Je l’ai découverte dans les livres d’école. On y évoquait sa neutralité, sa démocratie. C’était le berceau de la Croix-Rouge. Je l’ai sans doute un peu idéalisée…» Il se revoit, avec son baluchon et ses rêves de liberté, passer la douane à Vallorbe.

«C’était le 30 mars 2004, je venais de Bruxelles et des Mondiaux de cross. J’ai demandé si je pouvais m’entraîner, on m’a dit non! On m’a dirigé sur Chiasso, puis à Uster. En Suisse, ça a été plus dur que ce que j’avais imaginé. J’ai dû me battre pour surmonter les difficultés, me mettre à l’allemand, ne pas céder au découragement. Mais c’est la vie…» dit-il, en français.

«En Suisse, ça a été plus dur que ce que j’avais imaginé»
Tadesse Abraham
Teatek Gefersa - le 20/06/16

Le cours de son existence helvétique le plonge d’abord dans la pénombre et la promiscuité.

«J’ai vécu mes trois premiers mois à Uster dans un bunker avec une cuisinière et un WC pour vingt-quatre réfugiés. J’imaginais mon village, le paysage de mon enfance. C’était dur. Pourquoi partir? Heureusement, il y avait la course, le stade et l’hospitalité du club local. Après, j’ai passé huit mois dans un baraquement. J’ai fait le coursier à vélo, je gagnais huit francs par jour. Le patron était malhonnête, il a fini en prison. La cohabitation n’était pas facile, certains réfugiés faisaient des bêtises. Moi, j’étais là pour construire mon avenir, je ne voulais pas tout casser…»

Tadesse Abraham a appelé pour la première fois ses parents six mois après son arrivée en Suisse. «Ils se doutaient bien que j’étais parti à jamais. Au téléphone, ma mère a beaucoup pleuré. Mon père est resté digne. Il m’a dit: prends soin de toi. Il n’était pas fâché, il m’a compris.» Loin des procédures de naturalisation express qui ont cours en Turquie ou ailleurs, il a mis dix ans à attendre son passeport rouge à croix blanche . «Je ne me suis pas marié pour devenir Suisse mais pour donner mon nom à mon fils», tient-il à préciser.

«Heureusement, il y avait la course, le stade et l’hospitalité du club local»
Tadesse Abraham
Teatek Gefersa - le 20/06/16

Dans sa guest-house, à Addis-Abeba, un immense drapeau suisse et la bannière du Brésil, signée par son fan-club, coiffent sa tête de lit. «Je m’endors et je me réveille avec eux, comme dans un rêve», dit-il. Et il s’entraîne comme un damné pour espérer le réaliser!

L’ascète de l’aurore court
le ventre vide

Il est 5 heures, Kotebie s’éveille et Tadesse Abraham se lève. Ici, c’est aux aurores, comme dans une parabole, que tout commence. La course et l’espoir. «C’est mon boulot», confie l’ascète du petit matin en sortant de sa guest-house.

A Addis-Abeba, le quotidien du marathonien genevois ressemble plus à un rituel qu’à une corvée. Voilà six semaines déjà qu’il s’inflige de bonne grâce un entraînement de forçat au sein du groupe dirigé par Gmedu Dedafo, un coach à poigne et à succès. Rio est à ce prix.

Dehors, il fait encore nuit. Aux abords d’une gare routière, les guichetiers hèlent bruyamment les voyageurs de l’ombre. D’autres coureurs ont rejoint «Tade».

Devant une échoppe à ciel ouvert, ils se partagent en silence une miche de pain et boivent à la sauvette une tasse de thé aromatique. C’est peut-être ça, leur potion magique! «On a l’habitude de courir le ventre vide», glisse l’habitant des Pâquis.

Kotebie - le 23/06/16
«Le secret des coureurs éthiopiens, la source de leur endurance, c’est la frugalité»
Noël Tamini

«Le secret des coureurs éthiopiens, la source de leur endurance, c’est la frugalité», nous avait dit Noël Tamini, le fondateur du mouvement Spiridon en Suisse, héros pittoresque de Free to Run, le film de Pierre Morath.

Il y a trois ans, invitée au Grand Prix de Berne, la «légende» Haile Gebreselassie avait prodigué sa recette du succès: «La base de tout, que vous vouliez devenir médecin ou coureur à pied, c’est la discipline, le travail accompli au quotidien. Mais avant toute chose, il faut avoir un but.»

Aujourd’hui à la retraite, le double champion olympique du 10 000 mètres est un businessman avisé et envié que ceux qui accompagnent Tadesse Abraham vers Teatek Gefersa rêvent d’imiter un jour. L’appât du gain pour tromper la faim.

Le plein de tef

Au-dessus d’Addis-Abeba, loin de ses quartiers miséreux et de ses embouteillages, la petite troupe a trouvé la prairie promise. Elle s’y ébat parmi les vaches et les rires. Un décrassage de 21 km, léger et décontracté, à 15 km/h tout de même. Gmedu Dedafo n’est pas un tortionnaire! La veille, sur la piste usée à la corde du stade national, le coach avait épuisé ses protégés. Huit séries de 1000 m en 2’ 50’’, puis dix séries de 600 m à la même allure! Une galère pour se surpasser.

De retour à l’hôtel, Tadesse Abraham avait reçu la visite inopinée de deux inspecteurs de l’antidopage suisse venus avec leur matériel de prélèvement et leur frigo. Le succès appelle la suspicion. «Les contrôles font partie du job. Je m’y conforme sans problème, j’ai la conscience tranquille. Mais là, j’avais surtout la vessie vide…» Son sang et son urine atterriront deux jours plus tard dans le laboratoire antidopage de Lausanne!

Comme la nature a horreur du vide, le marathonien fourbu s’empiffre! C’est ce que le recordman de Suisse fait après sa sortie à Teatek Gefersa. Au menu de son petit-déjeuner, une copieuse injera garnie de viande, de légumes et d’œufs. La galette de tef (une céréale riche en protéines) est l’alimentation de base en Ethiopie et le carburant favori de ses champions, tous issus de régions rurales où la terre nourrit leurs forces vitales.

Deux jours plus tard, dans un bar où une TV diffuse une série sirupeuse – opium cathodique pour faire passer la pilule de la misère – «Tade» engloutira quatre chopes de jus de fruits mangue, avocat, mangue-avocat et ananas. Le plein de vitamines! «Je consomme rarement des boissons énergisantes. Je préfère les produits naturels, comme le lait ou les infusions de gingembre, une excellente potion anti-inflammatoire.»

Sebeta - le 22/06/16
«Les contrôles font partie du job. Je m’y conforme sans problème»
Tadesse Abraham
Sebeta - le 22/06/16

Puis c’est le repos du guerrier! Tadesse Abraham retrouve sa chambre, son lit et ses drapeaux. Une réclusion solitaire de dix semaines dans 12 m2 d’austérité? «Non, je ne vois pas cela comme ça, répond-il après la sieste. C’est mon choix. Grâce à mon smartphone, je suis en contact régulier avec ma famille. J’ai reçu le carnet d’école d’Elod. Je le vois jouer au piano, danser. La solitude ne me pèse pas. Je suis là pour m’entraîner, pour gagner des secondes.»

Passe un jeune vendeur de billets de loterie. «Je n’ai jamais joué. La pauvreté apprend à ne pas perdre le peu d’argent que l’on a. Mon argent, je veux savoir comment et pourquoi je l’ai gagné. Sûrement pas par hasard. Je veux transpirer pour le mériter.»

«Je suis là pour m’entraîner, pour gagner des secondes»
En attendant Entoto

Transpirer, c’est ce qu’il va faire durant trois heures dans un fitness du centre-ville. A fond la forme. De la course sur… tapis roulant en guise d’échauffement, de la fonte pour caréner ses abdos et ses cuisses, du stretching et du gainage pour assouplir ses muscles.

Mais va-t-il enfin s’arrêter? «Même à la fin de l’entraînement, ma montre me dit parfois: «Bougez», s’exclame-t-il, même pas essoufflé! Demain, il nous fera découvrir Entoto, un paradis de verdure et de calme, niché à plus de 3000 mètres d’altitude. Là où les champions éthiopiens sortent du bois. «Réveil à 4h45!»

«Même à la fin de l’entraînement, ma montre me dit parfois: «Bougez»
L’esprit de corps
au cœur d’Entoto

C'est un entraînement libre dont le lieu est laissé à l’inspiration des coureurs et sûrement pas au hasard. Ils se rendent à Entoto comme on monte au paradis. Autant par habitude que par atavisme. Sur cette prairie ondoyante, posée au-dessus d’Addis-Abeba, règne un esprit que même le néophyte perçoit au premier pas. C’est l’esprit de la course.

Il est encore plus saisissable quand on se glisse dans les sous-bois et leur lumière tamisée. Le sol moussu, veiné de racines, semble vous transmettre sa force végétale.

Kotebie- le 23/06/16

Depuis quand Entoto est-il le berceau des coureurs éthiopiens? «Depuis la nuit des temps», répond Tolsa Kotu en souriant.

Le vieux coach, 4e du 10 000 mètres aux Jeux olympiques de Moscou en 1980, en est un peu l’un des gardiens. Il a entraîné ici Haile Gebrselassie et Kenenisa Bekele. Le double recordman du monde du 5000 et du 10 000 mètres a construit non loin de là un complexe sportif et une piste d’athlétisme qu’il loue. Ici aussi, le commerce s’installe sur les marches du temple!

Pour monter à Entoto, à plus de 3000 mètres d’altitude, il faut se lever tôt et avoir le cœur bien accroché. On passe devant l’immeuble où Gebre gère ses affaires, puis on longe l’université et le blockhaus de l’ambassade américaine. De là, la route torturée se hisse comme un chemin de croix.

Kotebie - le 23/06/16
«Ici, la vie est dure»
Tadesse Abraham

C’est l’effervescence, la vie qui grouille, la misère qui sourd, une litanie de bicoques faites de bric et de broc. Plus loin, on croise des femmes pliées sous leur fardeau, d’immenses gerbes de branches pour nourrir le feu. Plus haut encore, sur un terre-plein que dominent l’église Raguel et son architecture octogonale, d’autres font la queue en attendant l’ouverture du réservoir d’eau. «Ici, la vie est dure», résume «Tade». La route s’est transformée en piste. Soudain, un mendiant surgit de nulle part.

Entoto - le 23/06/16

Bienvenue à Entoto, son éden de verdure parfumé à l’eucalyptus, son usine à globules rouges et son mythe prolifique! Pour tirer profit des bienfaits de l’altitude, de son air sevré d’oxygène, Tadesse Abraham aurait pu établir son camp de base à… St-Moritz. Moins loin certes des Pâquis, mais plus cher! Mais s’il est là, à dialoguer en amharique et coudes au corps avec Asefa, Lemi, Shumi et les autres – des champions qui valent moins de 2 h 05 au marathon – c’est pour une raison plus essentielle encore à ses yeux. Pour les vertus de l’entraînement en groupe.

Energie et solidarité

«Il n’y a pas meilleure émulation. Seul, je ne pourrais pas supporter de telles cadences de course, une telle charge de travail. Ensemble, on s’entraide, on se stimule, on se défie, on se prépare à la bagarre», explique-t-il. Reflet de la culture tribale, ce travail en commun, en commando même, trouve sa plus belle expression à l’heure du décrassage, quand les coureurs fourbus ressortent du bois après 21 km d’efforts et composent une étonnante chorégraphie martiale. Ils sont comme des guerriers modernes habillés en Adidas.

«Seul, je ne pourrais pas supporter de telles cadences de course»
Tadesse Abraham
Entoto - le 23/06/16

On entend leurs pieds qui frappent le sol, leurs souffles à l’unisson. Cette gymnastique synchronisée rend aux corps leur souplesse et leur équilibre. De l’énergie et de la solidarité émane de ce cercle vertueux que traversent trois ânes lourdement chargés. Tirfi Tsegaye Beyene glousse en étirant ses jambes. Elle a gagné en janvier le marathon de Dubai en 2 h 19’41.

Tadesse Abraham a intégré le groupe de Gemdu Dedafo en janvier dernier; deux mois plus tard, il battait le record de Suisse de Viktor Röthlin en 2h06’40. «Il m’a accueilli les bras ouverts, sans autre condition que de me plier à ses règles, à la rigueur de son programme», dit-il avec une infinie reconnaissance.

«Il peut viser désormais 2h05»

Ancien maître d’école, le coach éthiopien loue les qualités de sa nouvelle recrue, son «invité»: «C’est une bonne personne, qui ne rechigne pas à travailler dur, qui ne tire pas la couverture à soi. Il peut viser désormais 2 h 05.» Sur son bureau, une feuille A4 détaille sobrement le pedigree de ses coureurs. On y dénombre dix-sept marathoniens sous les 2 h 10 et quatorze marathoniennes sous les 2 h 25! Cinq d’entre eux iront à Rio.

Sur le pâturage d’Entoto, de franches accolades et quelques carrés de chocolat suisse distribués par «Tade», l’ami de tous, ont scellé la fin de la séance. Retour à Addis-Abeba. Le réservoir d’eau est toujours fermé. Au pied de la colline, c’est toujours la même désolation. Une cour des miracles cernée de tôle ondulée et de pauvres étals. Un Mickey difforme se gondole sur une palissade. Un jeune garçon en guenilles tend la main.

«C’est une bonne personne, qui ne rechigne pas à travailler dur»
Gemdu Dedafo
Tadesse Abraham et Gemdu Dedafo à Teatek Gefersa - le 20/06/16

Pour échapper à cette misère, il faut courir vite. Très vite… Bienvenue à Entoto, son éden de verdure parfumé à l’eucalyptus, là où les champions éthiopiens préparent leurs conquêtes sur le bitume des marathons.

La course comme un jeu
de Monopoly

La scène défile comme dans un road movie. Un long travelling qui démarre à la sortie d’Addis-Abeba, dans les premières lueurs du jour. Le décor est dépouillé, le vestiaire à ciel ouvert. Gemdu Dedafo raconte le script. «C’est un entraînement de vitesse, j’aime varier les plaisirs pour rompre la routine», explique le coach.

Aujourd’hui, Tadesse Abraham partage le premier rôle avec Berhanu Lemi, un coureur longiligne qui sourit toujours.

Les femmes s'entrainent avec les hommes à Sabeta - le 22/06/16

Le marathonien éthiopien vient de Bejoki, cette terre féconde qui a engendré tant de grands champions. Il a déjà gagné à Zurich, Varsovie, Dubaï et Boston ce printemps. Sa fortune est faite. Reste Rio, le Graal olympique, qui n’a pas de prix.

Les deux hommes tracent la route en direction de Sebeta. Des tranches de quatre bornes avalées en douze minutes! Ils soufflent pendant un kilomètre et répéteront trois fois la séquence. Choc des cultures, choc des époques. Ici, tandis que le chrono des coureurs s’emballe, le temps s’est arrêté.

On croise des chars à bœufs. Des bœufs tirent d’antiques charrues. «Non, on n’est pas des bœufs», semble dire le Genevois, l’échine bien droite, en coupant la ligne d’arrivée au cœur d’une bourgade agricole.

Le Che et Bob Marley devant

Le groupe est une petite société avec ses codes, sa hiérarchie, ses cracks et même ses «lièvres», d’anciens coureurs qui s’accrochent en menant l’allure devant les meilleures féminines. C’est aussi une PME, dirigée à distance par le manager italien Gianni De Madonna. L’entraînement est une forme de compétition. Pour espérer courir le cachet en Europe, il faut d’abord y gagner sa place. Elles sont chères, mais elles peuvent rapporter gros.

Dans la voiture qui nous ramène à Addis-Abeba, Asefa Mekonen, 21 ans, nous raconte son histoire et ses espoirs. Il vient de la région d’Oromia. Il a déjà couru en Suisse, c’était à Bulle en 2012. «J’ai gagné devant «Tade», se vante-t-il. Ma victoire m’a rapporté un taurillon, mais en fait j’ai touché une prime dans une monnaie que je ne connaissais pas!»

Asefa Mekonen au stade national - le 24/06/16

Deux ans plus tard, son succès au marathon de Dubaï (en 2h04’32’’) lui vaudra un chèque au centuple de 200 000 dollars! Si on ne l’a pas sélectionné pour Rio («C’est pas grave, je suis encore jeune»), il s’est déjà mis à construire un hôtel…

Ici, la course ressemble à un jeu de Monopoly, avec ses thésauriseurs et ses gagne-petit. Haile Gebreselassie y a dix coups d’avance. Une rue à son nom, un centre commercial, un cinéma, une concession automobile, un business qui emploie 650 personnes, une course, la Great Ethiopian Run, qui rassemble plus de 40 000 participants. Bingo! Mais à Addis-Abeba, l’illustre champion n’est pas une icône placardée.

Addis Abeba - le 21/06/16

A ce jeu-là, le Che ou Bob Marley courent devant! Dans un quartier de baraquements, Tadesse Abraham se plaît à fréquenter le petit bar de son ami Aregay, un ancien coureur qui n’a pas pu acheter Paradeplatz ou l’avenue Adwa, le fief des bijoutiers d’Addis-Abeba! Avec d’autres, ils refont le monde…

Le rituel du café

Le lendemain, retour à Entoto. Tandis que le groupe disparaît dans la forêt, Gemdu Dedafo commente les nouvelles du jour, ce scandale de dopage qui éclabousse Genzebe Dibaba, l’une des héroïnes de l’athlétisme éthiopien, et son coach somalien. Il est catastrophé. «Ça fait mal, autant pour la crédibilité de notre sport que pour notre pays.»

Mais peut-il être lui-même garant de la probité de ses athlètes? «Oui, s’ils se dopaient, je le saurais. Surtout après une nuit, s’ils courent comme des lapins… Non, pour eux, le succès vient par le travail, uniquement.» A ses côtés, Tolsa Kotu, son assistant, dépeint la réalité: «Les jeunes viennent de partout pour tenter leur chance à Addis-Abeba. Ils rêvent d’une vie meilleure promise aux plus rapides. Ils veulent tous faire du marathon, c’est là qu’est l’argent…»

Entoto - le 23/06/16

La semaine touche à sa fin. Pour Tadesse Abraham, la course ne s’arrête pas. Après Entoto, le groupe s’est «tapé» un aller-retour de 400 km de route pour descendre s’entraîner l’après-midi au chaud! Dans la capitale, la saison des pluies a commencé et il faut un gros orage pour mettre les coureurs au repos forcé. Pause café donc, chez Afera Godfay, 2e du semi-marathon de Paris ce printemps, et son ami Gebretsadik Adhane, notre chauffeur, 3e du marathon d’Amsterdam 2012 en 2 h 06’. Ils ont acheté leur maison individuelle à la sueur de leur front.

«Ils veulent tous faire du marathon, c’est là qu’est l’argent…»
Tolsa Kotu

En Ethiopie, la préparation du café est un véritable art de vivre, un long rituel qui incombe toujours aux femmes. Pour l’occasion, Afera s’est faite belle et ses gestes sont pleins de grâce. Sur la table, on retrouve l’injera, le porridge, les fruits et le traditionnel pop-corn. Il faut prendre des forces pour la sortie de 40 km prévue le lendemain! «Tade» confie une certaine fatigue mais ne rechigne jamais à l’effort.

A Rio, il sait que ce sont les 2,195 km restants qui décideront du sort du marathon olympique, le 21 août. «J’espère y représenter dignement la Suisse, dit-il. C’est pourquoi je suis ici.»

Sebeta - le 22/06/16
Textes: Pascal Bornand
Photographe/Vidéaste: Georges Cabrera
Direction du projet: David Haeberli
Développement Web: Léa Ménard et Newsexpress